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Photo A. Trekker

Nous avions réservé une table dans un petit restaurant du village d'à côté, qui portait le nom prometteur de "L'envie des mets". La carte était simple mais alléchante. Le cuisinier savait utiliser les herbes et les épices et proposait des plats qui nous intriguaient. Notre table en terrasse se trouvait en bordure de la rivière asséchée en ce mois d'août. L'attente se faisait un peu longue et la chaleur accablante. Notre conversation languissait. Une vague fatigue m'envahissait.

C'est alors qu'elle a surgi, la petite chasseuse de papillons ! Dans le lit de la rivière, elle se mit en recherche, le filet bleu à la main, de tout ce qui volait ou rampait. Sa silhouette gracieuse de jeune danseuse d'ombre et de lumière éveillait le regard. J'eus envie de capter dans l'oeil de mon Kodak rouge, la silhouette gracile et gracieuse de la chasseresse. J'eus envie, le temps de pose, de mettre en boîte son corps souple et ondoyant et d'enfiler sa jolie tenue d'été pour m'insérer dans l'histoire de cette Alice au Pays des Merveilles.

Toute absorbée par sa quête, elle ne levait pas le regard vers nous. La fillette ne s'intéressait pas aux hommes et aux femmes qui ne chassaient plus les papillons. Son regard restait fixé sur tout ce qui vole et virevolte. Les libellules et les insectes attirés par une minuscule flaque d'eau lui faisaient des clins d'oeil... et peut-être aussi les âmes légères, les petits Cupidons aux flèches acérées transformés en anges.

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Photo A. Trekker

Tout à coup, elle releva le filet pour contempler le fruit de sa chasse. Quelques bestioles devaient s'y débattre. Pareillement, il m'arrive encore de chercher l'un ou l'autre insecte ailé que je puisse poursuivre, petite fille avide de liberté et de légèreté. Seraient-ce nos rêves et nos idéaux qu'elle et moi traquons pareillement du regard, moins désireuses de capturer ce qui n'est pas destiné à l'être que de vivre cette danse de la vie qui nous fait virevolter vers ce qui nous échappe. 

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Photo A. Trekker

Et voilà que soudain, elle se retourne et entreprend de chasser de l'autre côté. J'aperçois son profil et ses longs cheveux blonds. Elle ne me ressemble pas, je suis brune aux cheveux courts. Elle a la vie devant elle, moi déjà bien des années derrière moi. Mais surtout elle croit encore que les papillons se capturent tandis que j'ai appris que les illusions s'envolent et qu'aucun filet ne peut les rattraper. Mais qu'importe, il me semble que l'une et l'autre, nous restons semblablement à l'affût de ce qui peut surgir et nous enchanter, elle avec son filet, moi avec l'objectif de mon appareil photo et mon écriture. C'est avant tout le guet et le plaisir de découvrir qui nous mettent en mouvement bien plus que les proies capturées et destinées à être relâchées sous peine de s'abîmer et de se désagréger.