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Photo : A Trekker

Voici le temps venu de quitter le pays qui me ressemble. Celui aussi d'entrer dans l'automne qui signe la fin des jours longs et des nuits courtes. Celui d'emprunter la route qui mène vers le Nord et d'affronter les retrouvailles avec la blessure de mes lieux d'origine. Celui qui conduit vers l'anniversaire de ma naissance et les promenades au pays des morts. Vais-je enfin arriver à l'apprivoiser, ce temps du passé hanté?  

Voici le temps du retour. Nous avons choisi de le parcourir en flânant, dans cette lenteur qui me convient. C'est en elle que je puise la force de mes décisions rapides, l'évidence de mes choix.  Dans les aubes indécises et les crépuscules nostalgiques. C'est là que surviennent les souvenirs, que s'inscrivent les traces, que s'installe l'écriture. J'ai passé dès l'enfance de si longues heures dans un fauteuil, à lire et à imaginer la vie tandis que les femmes, ma mère et ma grand-mère, s'activaient dans la cuisine et que les hommes, mon père et mon grand-père, se taisaient dans le salon. Dans cette antichambre de ma vie, de mon histoire, je savourais l'indolence, le pouce en bouche, le regard ailleurs. Je rêvais du lendemain. Aujourd'hui, je restaure l'hier. Le manque est passé dans l'histoire, il a creusé des ravines dans le rêve mais a laissé aussi des cicatrices sur lesquelles bâtir le tronc d'une identité.

A l'heure du retour, j'insère dans mes valises l'empreinte de ce pays, son histoire et sa pré-histoire. Un souffle d'éternité. Dans l'oreille, le son d'un clocher, le brâme du cerf, des voix amies et le bruissement de l'eau toujours renouvelée. Dans les yeux, le miel des pierres qui ont vu vivre et mourir les corps des hommes et s'envoler leurs âmes, les cavernes troglodytes au bord de la rivière espérance où les anciens ont laissé les premières traces de cet art d'exister. Je me souviens de la puissance des dessins de la Salle des Taureaux à Lascaux. Bien plus que la représentation, du sacré à l'état pur ! Dans la tête, le désir d'un silence apaisé où coule le désir de m'aimer mieux, de porter en moi, malgré le manque et les creux de la chaîne généalogique, ou grâce à eux, ma part de jouissance du monde. Peut-être fallait-il l'échelon manquant de l'arbre pour m'inciter à grimper sur l'échelle des mots afin d'atterrir sur le quai de la vie? Peut-être...

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 Photo/ A. Trekker