100_0638

Photo: A. Trekker

Cette fois encore, j'ai espéré y échapper. Grimper sur l'échafaudage des images, des sons, des mots pour passer au-dessus de cette rue sans issue. Rentrer à la maison le coeur joyeux après un long voyage, comme Ulysse.

Pourtant la nier ne sert à rien.  Trop souvent j'ai tenté de passer outre sans m'y arrêtrer. Toujours elle m'a rattrapée avec son air de ne pas y toucher, souriant de toutes ses lettres blanches sur fond bleu nuit... pour mieux me croquer. Elle riait, la bougresse, en refermant sur ma chair tendre sa machoire implacable.

Je me suis prise au jeu de la semer, la parcourir au galop. Vite fait, vite oublié.... Qui ai-je cru duper dans cette course contre la montre? Paisible et bien accrochée sur son pieu de bêton, elle m'a regardée m'essouffler avant de me cueillir d'un geste lent alors que je tentais de reprendre ma respiration. 

J'ai cherché à l'amadouer, m'en faire une amie. Mais comment cheminer au bras d'un impasse?

Alors cette fois, j'ai choisi de l'affronter en face à face. Je l'ai prise en photo, capturée dans mon petit Kodak rouge. Et je l'ai contemplée. J'ai perçu son manège, saisi ses feintes et aperçu son visage masqué. Je l'ai vu s'approcher à pas de loup dès la veille du retour et m'attaquer de dos, en traître. Pourquoi, diable, avions-nous choisi de faire étape dans cette jolie ville posée au bord de la Loire et décidé de dîner dans ce charmant restaurant qui nous obligeait à passer le pont, à la nuit tombée? Elle était là, tapie dans les flôts sombres où je voyais naviguer les corps des disparus. Pourquoi ce guet-apens? Un cauchemar, la nuit, viendrait ouvrir une porte de l'énigme. Il fallait déposer le corps du mort qui se trouvait dans ma chambre à la morgue où d'autres feraient sa toilette mortuaire.

Sur la route, le lendemain, j'ai repris le volant et j'ai roulé en essuyant d'un doigt, dans un mouvement discret d'essuie-glace, les larmes qui coulaient sur mes joues. Il m'a semblé qu'il était temps de les laisser doucement laver mon désespoir.

Je sais que cette histoire peut paraître triste et j'ai hésité à vous la raconter. Mais en y repensant, j'ai réalisé qu' il s'agissait au contraire d'une histoire tendre et douce... celle d'une rencontre avec le coeur de la blessure d'enfance. Il m'a semblé que d''avancer à deux, main dans la main, la femme et l'enfant, il était possible, et même probable, qu'ils arrivent un jour à faire le tour de l'impasse de l'espérance. Ils s'apercevraient alors qu'elle est entourée de jolies villas et de grands jardins. Ils souriraient de leur crainte de n'arriver jamais à en ressortir. Car ils auraient compris qu'il suffit de faire le chemin en sens inverse pour retrouver le point de départ et poursuivre le voyage.