f9f1f6af64

Nous revenons, Pierre et moi, de Paris où j'ai animé un stage de sociologie clinique sur le thème "histoires de femmes". Est-ce d'entendre ces récits qui tous disent combien notre histoire longue, tansgénérationnelle resurgit en pointillés dans nos vies d'aujourd'hui, que m'est venu le désir de parcourir l'exposition organisée par le Musée du Quai Branly, consacrée à la peinture aborigène  d'Australie.

Je l'avais déjà approchée, cette étonnante peinture contemporaine aborigène, née au début des années 1970 à Papunya, sous l'impulsion d'un jeune professeur de dessin, Geoffrey Bardon, qui eut l'idée de proposer à ces hommes dont l'identité avait été déniée, de poser sur des murs et des panneaux leurs représentations traditionnelles des terres et des rêves qui y étaient attachés.  Je l'avais déjà entrevue dans une Galerie de la Rue de Seine, il y a un ou deux ans et j'en étais sortie éblouie, remuée au sens propre du terme. Le sang coulait davantage dans mes veines, le coeur battait plus fort et la conscience s'animait. Comme si un monde entier grouillait soudain dans ce corps de citadine un peu lasse.

Cette impression, je l'ai perçue, amplifiée cette fois par la richesse et la multiplicité des oeuvres qui, toutes, exprimaient une vision du monde que nous avons perdue mais qui nous parle encore de manière puissante. Elles nous disent  le lien spirituel et charnel que ces hommes et femmes ont maintenu avec la terre qui les a vu naître et avec la chaîne des ancêtres qui l'ont habitée. "Ne pas peindre sa terre, c'est la laisser mourir, c'est la rendre aux ténèbres " résument ces artistes. A travers une fresque aux motifs rituels vieux de vingt mille ans, ces initiés posent un acte de réappropriation de leur être autant qu'un acte artistique. Mais tout art réel n'est-il pas tentative de se réapproprier l'essence même de sa terre intime à travers les rêves qu'elle nous a transmis? Ces "rêves", il en est des milliers, myriades de signes, de chants, de petits points posés comme des cailloux le long des chemins, de traits, de flèches qui dessinent une étrange cartographie de l'être, un itinéraire sacré tant de fois recommencé et ressuscité. A chaque fois, semblable et un peu différent.

J'ai pensé dans les trains qui nous reconduisaient depuis Paris vers l'Ardenne que j'avais retrouvé là, sur un quai de la Seine, ce que mes parents, qui m'ont tant appris, avaient oublié de me transmettre parce que leur parents eux aussi  avaient oublié ou avaient été empêchés.... l'itinéraire sacré de ce temps long et de ces terres de rêves qui relient nos vies éphémères à la légende des siècles et des millénaires à partir de la chaîine des générations.

Ce matin, en me réveillant et en regardant les collines tendrement ensoleillées de l'automne, je me suis dit qu'en s'esquivant dans la perte de mémoire, ma mère et mon père m'avaient engagée à chercher le chemin par les mots,  petits points de ma cartographie intime et de mes rêves ... pour aller vers les lieux de mes origines, vers ma terre enfouie dans leur histoire.

Une énergie puissante monterait-elle de tout peuple qui a risqué d'être écrasé mais qui a su préserver l'essentiel: sa représentation sacrée et spirituelle du monde? Il se peut que chaque être relié ou initié contienne en lui la représentation de tout un peuple.