La semaine dernière j'ai rencontré à Louvain La Neuve un ancien chercheur universitaire qui m'a introduite et initiée au courant de l'approche biographique. Nous devions échanger sur la préparation d'un stage à animer en France. Nous ne nous étions plus vu depuis plusieurs mois et avons choisi un de ces cafés brasseries calmes le matin dans cette petite ville universitaire grouillante par ailleurs. Il m'a semblé retrouver l'atmosphère et la vibration éprouvée quelque dix auparavant lorsque j'avais démarré une recherche à la faculté de psychologie et des sciences de l'éducation sur les femmes et l'écriture autobiographique. Une sorte de seconde naissance universitaire qui m'avait permis de prendre un nouveau souffle et surtout de redonner du sens à mon métier de sociologue.

En fin de discussion, mon interlocuteur a ouvert une chemise de carton sur laquelle était notée mon prénom et il m'a tendu une lettre; "Regarde, m'a-t-il dit, je mets de l'ordre dans mes papiers et vois ce que j'ai retrouvé : une lettre manuscrite de toi, qui date... de 2000". Il semblait me révéler l'existence d'une découverte archéologique. J'ai saisi le document du bout des doigts pour y jeter un coup d'oeil rapide. La lettre comprenait trois pages recto verso que j'ai parcourues rapidement, comme si j'avais peur de m'y brûler.  J'y ai pioché quelques mots au passage : promenade dans le parc, raté mon train, acte manqué, trop tard pour arriver à temps à la réunion, me suis assise sur un banc dans le parc près de la fontaine, l'endroit était exactement celui où je rêvais de m'installer depuis le matin, ... besoin d'être davantage dans la contemplation et l'écoute, mais aussi de modeler le monde avec mes mains, d'écrire dans le parc...  Ce qui m'est précieux, c'est la beauté et la créativité plus que l'intellect et les réunions longues. Je concluais que cette réunion manquée avait été un temps très riche pour moi."

Je me souvenais fort bien du moment  de cette écriture. Je me souvenais aussi d'avoir été un peu embarrassée après l'avoir envoyée. Ecrivait-on ses états d'âme à un sociologue qui vous proposait d'entrer dans une groupe de recherche universitaire? N'était-ce pas me tirer un balle dans le pied? Il ne semble pas. D'avoir été entendue dans mon désir d'être m'a permis d'accéder au "faire" de cette recherche qui fut aussi un moment de découverte intime. 

J'ai demandé par courriel à mon compagnon du matin de m'envoyer une copie de la lettre par la poste. Et je l'ai relue sans nostalgie mais avec curiosité. Que s'était-il passé depuis ce 11 septembre 2000 où j'avais raté ma première réunion de chercheuse  et cru que ce monde à peine redécouvert allait peut-être s'effondrer pour cause d'acte manqué? Rien et beaucoup. La question m'a semblé toujours d'actualité mais j'ai appris à la résoudre par d'autres moyens que les erreurs d'agenda. ... Je sais désormais que monde et le cerveau ne se divisent pas en deux hémisphères séparés mais qu'ils se rejoignent par un réseau complexe de connections. Certes l'équilibre entre les deux reste un exercice de funambule.

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