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Photo: A. Trekker

Je suis assise seule sur une banquette de deux dans le train qui revient de Bruxelles et va vers Jemelle, ma destination. J'aime ce temps volé aux activités. Je profite du trajet pour ne rien faire, sinon regarder, écouter et me poser.

Une fille dont je vois le reflet dans la vitre discute avec un homme qui doit être un de ses collègues. Elle a l'air fatiguée et baille souvent, longuement. Dehors la nuit tombe déjà, l'énergie baisse à l'approche du solstice d'hiver. Il me semble qu'elle aimerait fermer les yeux et se reposer mais que vaillemment elle soutient la conversation.

Elle dit qu'elle a eu un accident de voiture, le mois passé. Le premier, le seul. Elle s'est endormie sur la ligne droite entre deux villages, au retour d'une soirée. Elle n'avait pas bu. Sa voiture a traversé la route et s'est plantée dans un champ. Elle a été réveillée par les remous. Elle avait accroché une haie d'aubépine. Par chance elle est sortie indemne de l'accident et elle n'a touché personne. La voiture était fichue et ses parents fachés. Elle dit qu'elle est toujours aussi fatiguée. Pourtant elle dort bien et beaucoup mais elle travaille trop. Elle aime bien son emploi à l'administration de l'aménagement du territoire et de la mobilité.

Maintenant elle parle de ce qu'elle fait et de ce qu'elle pense. Elle dit que les gens sur la route devraient rouler moins vite. Heureusement que le prix de l'essence continue à monter. Cela va obliger les automobilistes à réduire leur vitesse pour économiser de l'argent. Elle dit qu'il faut que les gens changent leurs habitudes, qu'ils prennent moins souvent leur voiture, qu'ils aillent à pied ou à vélo faire leurs courses.

Ce qu'elle ne dit pas et ne pense peut-être pas, c'est qu'elle pourrait elle aussi vivre moins vite, travailler un peu moins, aller plus souvent se promener plutôt que se précipiter dans toutes les réunions inutiles qui prétendent changer le monde des autres. Ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'à force de rouler sa vie à toute allure, elle risque d'aller sur un mur même dans une voiture qui respecte la limite du 50 ou du 30 à l'heure.  

Elle continue sur un ton d'expert à parler des plans de mobilité en lien avec l'aménagement du territoire. Et moi je vois ses yeux gonflés, son corps qui se tasse et son regard qui file vers l'ailleurs. Si son collègue ne la tenait éveillée, elle risquerait de s'endormir dans le train et de louper son arrêt. 

Je me dis qu'elle ressemble tellement à tous ces gens bien intentionnés qui chaque jour nous disent comment mener notre vie, sans plus avoir le temps de penser à la leur. Je me dis que c'est le monde à l'envers.