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Photo: Annemarie Trekker

Passage de 2012 à 2013. Rester sur les rails ou choisir d'autres voies, d'autres voix? Me laisser visiter par l'entre-deux temps, l'entre-deux lieux, l'entre-deux humeurs, l'entre-deux écritures.

En trois semaines, à cheval sur l'année passée et la nouvelle année, il me semble avoir parcouru l'arc-en-ciel des couleurs, passant du gris ardoise de nos villages ardennais aux pierres blondes et dorées du Périgord avant de découvrir les "rouge-foncé" et "beige-rosé" du "pays" de Nougaro et de revoir les "blanc-cassé" des pierres de taille des immeubles Haussmaniens de Paris.

Mon humeur, elle aussi, a viré selon la couleur du temps. Douceur en demi-teinte des veillées de l'Avant, nappée du miel des derniers soleils de l'année, tendresse calfeutrée d'un temps retrouvé, tout au désir d'hiberner dans l'écriture au coeur de notre maison de Daglan. Je m'étais promis cette trêve après un trimestre très ou trop chargé. Surprise et excitation de la découverte de Toulouse et des projets d'édition avec les compagnons d'écriture de la ville rose, appétit de découverte, des premières fois. Désir de sortir du cocon connu pour l'aventure du piquant inconnu. Rouge baiser, roses aux joues, éclats brillants des pupilles dilatées. Arc-en-ciel de l'émerveillement. Je me promets davantage d'échappées belles pour dynamiser le fil du quotidien. 

Coup de téléphone d'un de nos enfants. Rupture du couple, sans raison apparente. L'autre, que l'on imaginait fiable et loyal, déjà adopté par le clan familial, s'est fait la malle. Notre enfant reste cassé par l'absence d'explication, rien vu venir. Il cherche un lieu où se panser et se penser. Nous lui proposons de nous rejoindre. Il nous arrive, un peu cabossé, avec son chagrin sur les épaules. Avec lui, je pleure les illusions envolées, cette "autre" qui désormais va nous manquer. Et puis, peu à peu, au fil des heures et des jours, l'horloge du temps arrêté se remet en route, d'abord doucement avec des ratés, puis plus paisiblement. Nous retrouvons la saveur oubliée du temps partagé. Aller acheter  tranquillement dans les magasins sans queue ni stress des cadeaux soigneusement choisis, regarder un film ensemble à la télé- fait rarissime- et découvrir l'étonnant  Batman, celui de Tim Burton de 1989  alors que généralement je déteste les "comics". Puis tricoter, moi qui ai abandonné depuis des années les aiguilles pour les touches du clavier. Les ruptures obligent aussi à renouveler les curiosités, à ébouriffer les habitudes.

Déjà l'heure du retour au pays s'annonce et cette fois j'y fait face sans la déprime habituelle. Que m'arrive-t-il? Mon regard se décalle. Ce que je pleure à chaque retour de l'ailleurs, ce n'est pas tant l'ailleurs que l'ici. Pas tant les vacances que l'absence de vacance dans la vie quotidiene. Ce que je répète là n'est qu'une très vieille histoire d'enfance. Celle de la petite fille unique sur laquelle reposaient trop de contraintes et de projections parentales. Le drame de l'enfant doué d'Alice Miller.

Nos enfants ont bien des choses à nous apprendre, souvent à leur insu. Je viens de saisir qu''une rupture n'est pas seulement la fin d'un monde mais aussi le début d'un nouveau, pas seulement le chagrin de l'abandon mais aussi la redécouverte de soi et ses désirs. Que l'ici peut aussi être de l'ailleurs. Qu'on ne peut se nourrir toujours des mêmes plats, fussent-ils de grande qualité et qu'il existe une variété de plaisirs à vivre.

La fête familiale nous attend. Je la vis sans contrainte. Je me réjouis des cadeaux reçus, certains suggérés, d'autres inattendus : des aiguilles à tricoter non pas une écharpe sage mais une  "Smooth snood" (traduisez: une écharpe en cercle moëlleuse) en laine grise et rose fluo,  une superbe tajine pour me relancer dans la cuisine épicée du Sud, un étrange montage pour déposer des bacs à fleurs et le matériel pour démarrer un patchwork. Je crois bien que c'est ma première année sans aucun cadeau-livre. Non pas que j'ai renoncé à la lecture mais je me suis pourvue par mes propres soins, laissant à ceux qui m'entourent le soin de m'inventer dans d'autres registres.

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