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photo: A. Trekker

Je suis une sédentaire nomade. Comme le furent les gens de ma famille, de mon clan, de ma tribu. Des terriens attachés à leur terre mais plus encore à leur mode de vie, libre et autonome, vivant chichement de cultures pauvres mais les yeux pointés sur l'horizon. Préférant l'exil plutôt que d'enchaîner leurs corps et leurs âmes à un patron, à une usine ou pire encore, à un poste de fonctionnaire. J'ai payé cher ma transgression durant ces longues années d'enfermement dans un bureau de la ville.

Enfant pourtant, j'avais appris à établir mon campement sous de vieux draps de lit accrochés entre deux cordes à pendre le linge. A transformer le divan du salon en roulotte dans un convoi qui oscillait vers le Far West. Le dessous de la table était devenu ma cabane au Canada. Pas de jour sans que je sois en partance. Berbère, je dressais ma tente en tout lieu du désert et la garnissait de kilims tissés aux motifs secrets. N'y entrait pas qui veut, je savais défendre mon territoire contre les intrusions du monde civilisé.

Aujourd'hui j'ai quitté la ville et retrouvé l'âme des tissages nomades. Voilà que posée sur les terres d'Ardenne et de Dordogne, je retrouve le plaisir subtil de redécouvrir les villes. La mienne d'abord, Bruxelles. Berceau de ma naissance, tel que je ne l'ai jamais connu, revisité de chambres d'hôtel en chambres d'hôte. Voilà que je réinvestis la "trop connue", que je l'observe et la saisis du regard non plus en sédentaire mais en nomade. Voilà qu'elle s'offre à moi, révélant des charmes cachés que je ne soupçonnais pas. En elle, me plaisent soudain, les paysages ouverts qui invitent aux passages plus qu'à l'ancrage. En elle, la tendresse sauvage plutôt que la possession perverse.

Voilà qu'en vieillissant, j'apprends à aimer en sachant qu'il me faudra quitter. Ici et ailleurs. Une certitude m'habite comme elle habitait mes aïeux partis dans le Wisconsin : ma maison est intérieure et de la balader dans l'entre-deux, elle s'enrichit de mille et un reflets qui la parent du mystère de l'insaisissable. Mon regard s'aiguise et mes papilles s'éveillent aux saveurs insoupçonnées.

Dans ma valise à roulettes, j'emporte une trousse de toilette, quelques vêtements de rechange, un livre ...  du papier et un crayon pour effleurer le reflet soudain si léger du pays où je suis née.