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photo: A. Trekker

Etrange, ce parcours: me lever à l'aube, parcourir quinze kilomètres de route poudreuse dont les contours s'estompent sous les rafales de neige, puis attendre le train sur un quai planté de lampadères. Leurs halos lumineux attirent les flocons qui y dansent follement et me rassurent. J'appartiens à ce monde des humains qui fait jaillir la lumière dans la nuit pour que nul ne s'y perde définitivement. Frissonner au jour qui s'annonce alors que mon corps dort encore. Entrer dans le murmure de la vie. Je sais que je referai le long et lent trajet de deux heures de train en sens inverse ce soir, alors que déjà le sombre reprendra possession du quai. Les lampadères n'auront pas bougé de place. L'horloge de la salle des guichets affichera à peu près la même heure.

Au retour, je quitte la gare et reprends la route sous le rideau des flocons plus légers, cherchant mes points de repères entre le noir du ciel et le blanc du sol. Une journée de douze heures s'est écoulée.  Pierre m'attend. Tout est prêt dans la maison pour me recevoir: le feu, le repas, le repos. Dans le fauteuil, face au poêle, j'écoute la voix de Léonard Cohen qui remue le ventre comme si un enfant s'y implantait. Danse d'un orgasme lent. Très profondément, une onde féconde l'âme tandis que la houle envahit la chair. J'écoute la voix et me reviennent des images.

Etrange, ce métier que je fais : écouter le son des vies qui s'écrivent sur le papier, chacune semblable et différente.  Certaines qui s'égrènent note à note comme des gammes ou des arpèges, sonatines et variations sur le thème de l'enfance. D'autres poignantes comme les chagrins silencieux de l'adolescence, vibrato pour violon en solo. Mais aussi, mais encore... rires cristallins d'une flûte traversière, violence de la grosse caisse, cris des cymbales. La musique des textes et des voix qui les lisent, me tient chaud, m'enveloppe. Le moment est venu de plonger en apnée dans la nuit de mon histoire. Elle est d'une tonalité grave et douce. Volupté du  violoncelle, cet instrument qu'il faut enlacer pour en jouer. Corps à corps, corps accord. Je tends l'oreille pour capter la petite musique qui naît de la lumière des failles qui me traversent. Surtout ne pas les combler. Juste les écouter.

Je lis quelques pages de Francis Dannemark  dans "La véritable vie amoureuse de mes amies en ce moment précis". Je relis ce passage à la page 114, qui évoque la promenade favorite du personnage principal:"Au cimetière du Dieweg, Max se promenait dans un roman à ciel ouvert. Et quelle que soit la saison, il pouvait en fermant les yeux un instant retrouver les lieux tels qu'il les avait vus la première fois, de nombreuses années auparavant."

Partir en compagnie de la voix et du livre, partir en voyage vers la première fois de l'engendrement, cette passerelle frêle entre la vie et la mort. Entendre ma mère qui disait: "Moi je voulais une fille qui m'écoute et me parle." Sa voix qui disait encore: "Toi, tu sais écrire, moi j'avais tant de choses à écrire mais je n'ai pas su."  

Puis aller dormir, l'âme et le corps en paix.