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photo: A. Trekker

Et voilà qu'il baisse la tête, le bonhomme hiver ! Je promène le chien dans la neige sale de l'Ardenne. Sous le tapis immaculé, la crasse refait surface. La température est en hause. Au thermomètre de mon humeur, le mercure oscille. Une page se tourne, l'hiver ploie mais le printemps hésite. L'héritage  de mon père m'est parvenu. La fin de sa vie reste  obscure.

Et voilà que l'envie me vient de retrouver les mouettes du tableau qu'il a peint peu avant nos retrouvailles, en 2001. Peu avant ... le décès de ma mère. J'ai déposé la toile dans notre chambre, entre l'armoire et le mur, après l'avoir découpée. Je la ressors de sa cachette pour la photographier. Une à une saisir les formes des oiseaux. Quatre mouettes au quatre coins du tableau, Je les pensais rieuses, je les vois graves. Je les imaginais gracieuses, je les découvre étranges. Je les désirais charmeuses, je les sens enjôleuses. Au milieu d'elles, au coeur de la toile, un os de seiche décoré d'une silhouette de femme enrobée d'algues. Mon père a titré le tableau "La sirène". N'a-t-il pas lu l'Odyssée d'Homère et l'avertissement quant au chant des séductrices? "Tu rencontreras d'abord les sirènes qui charment tous les hommes qui les approchent; mais il est perdu, celui qui par imprudence, écoute leur chant; et jamais sa femme et ses enfants ne le reverront en sa demeure et ne se réjouiront."  Alors très délicatement, avec de petits ciseaux à ongles, je découpe la toile en son centre pour en extraire la menace. Le tableau reste béant et en acquiert une légèreté qui annonce l'envol. Quant à la sirène, je la tranche en fines lamelles qui finiront dans le poêle à bois. Sous la langue du feu, en surgira comme une fleur de cendres.

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Photo: A. Trekker

Le sait-il, qu'enfin il peut s'envoler, celui qui s'est pris pour Icare et a fait une chute vertigineuse? Combien sont-ils autour de lui qui, portraiturés par Baudelaire dans l'Albatros, possèdent des ailes de géant qui les empêchent de marcher. Combien sont-ils, prêts à écouter les discours sectaires ou séducteurs qui les charment de leurs chants, leur promettant un avenir radieux fait de toute-puissance, bercé dans l'âge d'or de la fusion infantile. Combien sont-ils qui succombent aux illusions d'un gourou, d'un communautarisme ou d'une amante qui sait y faire? Le chant des sirènes a de beaux jours devant lui. Mais à coup sûr, ceux qui l'écoutent finissent mal. S'il n'était qu'une leçon que mon père m'ait léguée, c'est celle-là. Et elle vaut tout l'or du monde.

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Photo: A. Trekker

Et voilà qu'il baisse la tête, le bonhomme hiver ! Je prépare la peinture pour rafraîchir les murs de mon bureau. Je les veux aux couleurs des ciels de la mer du Nord, entre gris et bleus. Je range mes dossiers et élimine sans pitié les feuilles délavées et éparpillées dont je n'aurai plus l'usage. Déja, je sais que sur le mur, au-dessus de l'écran de l'ordinateur, dans quelques semaines, notre tableau - celui que nous avons créé à deux mains, lui tenant le pinceau et moi les ciseaux - trouvera sa place. Il m'aidera à garder les deux pieds sur terre, même lorsque j'aurai la tête dans les nuages.

A la radio, j'entends la voix de Dionne Warwick qui chante "Walk on by". Je me souviens. J'étais encore adolescente. Nous avions été l'écouter ensemble, à l'Ancienne Belgique, mon père, ma mère et moi.