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Photo: A Trekker

Qu'il est long à venir, ce printemps attendu après l'hiver polaire ! La lumière est la première au rendez-vous, la chaleur reste en attente, dans les coulisses. Moi je la sens monter de l'intérieur. A travers le désir d'entreprendre le grand nettoyage de mon bureau. Repeindre les murs en couleur sable, plus clair et plus ouvert que l'oranger couleur toscane précédent.

Pour atteindre les murs, il faut débarrasser les bibliothèques qui s'y collent frileusement. Rien que d'y penser, je me sens épuisée. Et pourtant dès samedi dernier, en plein démarrage du week-end pascal, je m'y mets, m'interdisant de transformer le projet en travaux forcés. J'avancerai pas à pas sans rien précipiter, goûtant au passage les petits plaisirs interdits qui me font replonger, par écritures interposées, dans le goût du passé.

Par piles, je porte les livres du bureau jusqu'à la table basse du salon. A genoux, je les trie. ceux que garde et ceux que j'élimine. Il importe que la bibliothèque puisse respirer et que chaque ouvrage retenu y trouve sa place. Le vide aussi, comme une respiration dans le trop plein. Un silence au milieu des mots. Tout en poursuivant la tâche, j'éprouve la nécessité de prolonger le tri du dehors par l'élagage du dedans. Trop d'activités m'ont emplie et nourrie au long de cet hiver, me laissant peu de temps pour l'écriture. Pour la douceur de vivre et l'ouverture à l'imprévu aussi. Je veux alléger mon agenda. Comment choisir?  Simplement en écoutant mon désir. Quoi de plus difficile que la simplicité? Tout contribue à nous en détourner. Toute mon éducation m'a appris à faire plutôt qu'à être. Je retrouve la lettre que je croyais perdue de cet ami écrivain qui m'appelait "la petite femme en bleu" et avec lequel je m'étais promenée, il y a si longtemps  (mais tout me semble si proche dans la mémoire), me plaignant doucement de ce désir d'écrire que je n'arrivais pas à concrétiser. D'une simple phrase, il m'avait donné la direction: "Tu as du talent. Ne cherche pas à devenir écrivain, sois-le. Sois écrivain, maintenant, ici. Prends la décision. Et tout sera différent." Et pourtant combien d'années encore furent perdues dans l'inutile épuisement de la lutte entre devoir et désir.

Dans mes mains, je tiens le livre d'un homme qui a osé écrire cette impasse. Philippe Labro qui décrit dans "tomber sept fois, se relever huit" ce parcours du combattant face à l'impasse qui mène vers la maladie ou l'accident. Je le garde pour le relire ce soir. Je ne me doutais pas que ce rangement de la bibliothèque  m' amènerait  à de tels remaniements intérieurs

Prendre ma vie en mains comme je me saisis des livres et poser des choix. Décider ce que je garde, ce dont je me sépare.

Le soir, fatiguée, dans le fauteuil je me pose. Un livre m'attend.