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Me voici revenue dans ce pays de Périgord où le coeur bat un peu plus fort, où le sang coule un plus vite, où la vie s'emplit de plus de saveur. Pays choisi ou qui m'a choisie, dans lequel  je fus propulsée par un tremblement de vie. Un père qui avait disparu, une fuite sans au-revoir. Me projeter vers la seule issue, aller vers mon désir de vie, vers cet ailleurs intime, ce pays de l'être et du devenir. Quitter les sentes de l'enfance et les fidélités au passé pour oser me mettre au monde. A peine quelques semaines, deux ou trois, ont suffi pour trouver très exactement la maison que je désirais, au cours d'un voyage éclair et d'une rencontre avec un étonnant agent immobilier qui savait entendre ce qui se disait derrière les mots.Souvent les rencontres avec soi-même ne peuvent se réaliser qu'à travers ces moments uniques où la poussée d'énergie se fraie un passage au milieu des ronces des empêchements et des barrières des loyautés.

Me voici de retour après quelques mois d'absence. Arrivée à la saison des iris, poussant drus dans le jardin autour du vieux puits alimenté par une source souterraine. Reprendre contact avec la terre, les arbres, les buissons. Je hume, regarde, mais surtout palpe, arrache, coupe et caresse. Mes mains retrouvent leur vitalité, le dos se dénoue et les pieds s'ancrent. Et puis les yeux prennent la mesure du spectacle qui s'offre tout autour, à 360 degrés. En face le Causse, plus bas en avant-plan le château de pierre blonde qui sert de mairie et d'école et à l'arrière une colline jadis plantée de vignes et aujourd'hui couverte de noyers.

Habiter enfin ma maison, cette ancienne ferme réaménagée avec une attentive  patience par un couple de vieux anglais, amoureux des jardins et  des plantes mais aussi de ces intérieurs patinés par le temps. Nous avons rencontré  un de ces couples qui semblait sorti d'un film. Assis à côté de nous dans ce minuscule restaurant délicieux du village d'à côté, chacun avait apporté son livre qu'il avait posé à côté de son assiette. Des livres anciens, comme eux, un peu ratatinés, les couvertures plissées par les mains qui les avaient tenues, le papier jauni et ridé par le temps. Patients et tranquilles, ils tournaient les pages avec lenteur. Lorsqu'un plat arrivait, ils fermaient le livre et le reposaient. Ils savouraient les mets et échangeaient quelques phrases dans un Anglais impeccable. Ils dégageaient une telle harmonie en même temps qu'une telle désinvolture que j'eus envie de les adopter comme grands-parents.

Le soir, dans le salon, reprendre le livre que j'ai emporté dans mes bagages pour le finir ici, le relire aussi dans ce pays qui lui ressemble. Il en est des auteurs commes des paysages, certains vous suivent toute une vie. Les trouver est un bonheur toujours recommencé. Jean-Pierre Otte est de ceux-là. Je l'ai découvert à la maturité avec le même ravissement que celui qui m'avait fait adopter Giono à la fin de mon adolescence. Issu de l'Ardenne liégeoise, il vit aujourd'hui dans le Lot, pas très loin de notre maison. Sourcier du plaisir d'exister, son écriture m'a aidée à passer à gué bien des rivières tumultueuses. Nous avions échangé des lettres puis nous étions perdus de vue. Je l'ai retrouvé l'été dernier, sur le causse du Lot, dans un paysage à sa mesure, avec sa compagne de toujours, avec cette même présence à soi-même, à l'autre et au monde. Envie de partager ma lecture de son dernier ouvrage, "Strogoff" (paru chez Julliard), roman d'apprentissage. De vous en confier quelques lignes parmi tant d'autres qui m'habitent:" Ce qui m'a plu d'emblée dans Strogoff,  ce qui a été pour moi une révélation alors que j'avais à peine onze ou douze ans, c'est que la vie est une aventure et qu'elle ne doit pas cesser de l'être."Et un peu plus loin :" Ce qui me passionnait en outre, c'est, bien sûr, le défi, la mission, la traversée des terres, le message qui va sauver le monde, du moins l'ordre établi du monde. Mais le monde ancien doit-il être sauvé? L'ordre doit être préservé? Ne doit-il pas y avoir un grand chamboulement, un renouvellement de tout?" Réécrire la fin de Strogoff, à sa manière, Otte le fait dans un éloge de la liberté et du plaisir qu'il y a dans la vie même.

Peut-être est-ce précisément ce qui vient de m'arriver. Une lettre retournée par la poste dont le destinataire a disparu. Un père qui s'évapore. Et l'ouverture soudain d'une existence personnelle. Me voilà pareillement en train de réécrire la fin de l'histoire. A ma façon.

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