février 2014 005

Photo: A. Trekker

Ils étaient trois, attablés dans la brasserie où nous déjeunions. Il y avait le père et la fille qui me faisaient face à quelques tables de distance et la mère dont j'apercevais le dos.

La fille, une trentaine d'années, a retenu mon attention. Elle parlait un peu fort et avec animation de son emploi, de plusieurs de ses collègues qui se plaignaient d'avoir trop de travail alors qu'elle faisait face. Volontaire, courageuse, assurée aussi, elle expliquait avoir reçu un bonne évaluation et vouloir à présent faire reconnaître ses compétences pour un nouveau poste dans l'entreprise. Trop démonstratif, il m'a semblé que ce discours cachait un malaise d'autant plus prégnant que les parents ne réagissaient pas ou peu. Le père opinait discrètement sans poser de questions et aucun mouvement ne se dessinait sur la silhouette massive et immobile de la mère.

Lorsque la fille est partie aux toilettes, j'ai entendu le père dire à la mère : "Elle a eu une bonne évaluation car elle est très volontaire. C'est normal qu'elle cherche à obtenir une promotion." Il m'a semblé qu'il était fier de sa fille mais avec mesure comme si ses propos à la fois le concernaient et ne le concernaient plus. Comme s'il s'agissait d'une personne extérieure à sa vie.

La fille est revenue et la mère à son tour s'est levée pour aller aux toilettes. Très forte, elle marchait difficilement avec une canne et la fille s'est levée pour l'aider à descendre la petite marche. Puis elle est revenue s'asseoir à côté du père. J'ai vu le visage de l'homme se décomposer et des larmes perler dans ses yeux. Un sanglot a soulevé sa poitrine mais aucun son n'a passé ses lèvres. C'était juste un petit drame de la vie quotidienne. Le chagrin d'un homme qui ne supportait plus de voir sa femme s'enfoncer dans la maladie et dans l'absence. Un homme qui se noyait dans un avenir sans horizon et n'arrivait à prononcer aucun mot. J'ai vu la fille poser sa main sur le bras du père et le caresser en silence, mesurant l'amplitude de son impuissance.

Lorsque la mère est revenue, ils ont mis leurs manteaux. La fille a hésité à soutenir sa mère, la laissant finalement avancer toute seule; Elle savait que ce soir, demain, elle ne serait plus là, qu'il serait juste à deux, le père avec son chagrin et la mère avec la vie qui lui échappait. Ils seraiten juste à deux face à l'abîme. J'ai pensé que lorsqu'elle les quitterait, assise au volant de sa voiture, pour retourner en ville et retrouver ses amis, la fille ressentirait à la fois un profond soulagement et une immense détresse. Elle portait désormais le chagrin d'un homme - le premier homme - dans son sac à dos.