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Photo; A. Trekker

Nous avons décidé d'aménager le grenier de notre vieille ferme ardennaise pour en faire une chambre supplémentaire tout en y gardant un coin " vieilleries et souvenirs" à conserver. Avant la venue du menuisier, il importait de ranger, ce qui signifie trier, éliminer ce qui ne semble plus avoir d'usage ni de sens, garder ce qui paraît encore pouvoir servir et puis, et surtout redécouvrir quelques trésors cachés. 

Je me souviens combien j'aimais fouiller le grenier chez mes parents et en ramener en cachette dans ma chambre de précieux objets qui évoquaient la vie d'avant moi et promettaient l'aventure de m'en saisir pour leur construire un avenir.

Cette fois encore, je n'y ai pas échappé. On ne change pas vraiment avec l'âge. Me voilà toujours aussi friande de ces choses qui passent à travers le temps, de ces caisses poussiéreuses à ouvrir avec dégoût avant de mettre au jour, caché sous le papier journal, ce dont on avait oublié ou ignoré l'existence. Quel délice de sortir l'objet de sa torpeur, d'en redessiner l'histoire avant de m'en saisir avec mille précautions et m'en régaler des yeux et de la pensée. Débarasser la chose de son emballage frustre et l'envelopper des soies de la mémoire nappée de l'imaginaire.

Cette fois ce fut la cafetière en porcelaine de Limoges blanche, à la fine colerette de dentelle. La forme ronde du corps et la finesse du bec, le chapeau léger qui la coiffe et l'anse aérienne, tout en elle invite à l'envol. Elle complète ce service dont je possède encore cinq ou six assiettes, quelques soucoupes, le sucrier et le pot à lait mais seulement deux tasses... Ce service qui avait une histoire. Et c'est bien là que réside la magie.

Laisser venir les images et la rêverie. Ce service à dessert m'avait été offert par ma mère qui n'avait pas le goût du luxe et qui pourtant, lorsqu'elle avait vu l'éclat dans mes yeux, m'avait proposé de m'en faire cadeau. Sans autre raison que de me faire plaisir. C'était en soi un achat insensé, d'autant plus que le service prendrait place dans le petit appartement miteux que je venais de louer avec mon maigre salaire de journaliste-pigiste. Ma mère avait eu cette étonnante intuition de m'offrir du rêve, de la beauté et de la légèreté dans un moment tournant de ma vie qui n'était pas facile à mener. Ma mère désirait que j'ai une belle vie ! En écrivant ces mots, je goûte l'étrange saveur sucrée-salée de la mémoire d'elle. L'espace d'un instant, d'une éternité, je vois son sourire qui répond au mien.