100_1627

Photo: A. Trekker

J'ai retrouvé grand-père dans une enveloppe blanche ouverte, jaunie et poussiéreuse. Il est sorti d'une boîte en carton descendue du grenier que nous continuons à débarasser de son bric à brac pour faire place à une chambre pour nos enfants et petits-enfants.

J'ai retrouvé grand-père grâce à l'émergence d'un nouveau maillon dans la chaîne des générations et du désir de l'accueillir dans l'arbre et dans notre maison de famille. Et j'ai re-découvert combien il était beau ! Qui? Ce grand-père qui était le père de ma mère. Sur la photo, grand-père n'était pas encore père, juste homme, le mari de Marie. Fine moustache, corps élancé, regard ferme mais sans agressivité. Chemise blanche impeccable et costume seyant. Grand-père avait l'air d'un dandy. On aurait dit "le magnifique"; C'était étrange pour moi de le voir ainsi, plus jeune que moi et si élégant. Lorsque je suis née, il était déjà retraité, toujours droit et mince mais déjà usé par le temps et l'inutilité.

J'ai découvert une deuxième photo, de groupe cette fois. Il se trouvait parmi ses collègues de bureau, des postiers installés autour d'étranges machines qui ressemblaient à la mécanographie. J'ai hésité à le reconnaître mais sa moustache l'a trahi. Ils étaient six hommes tous aussi sérieux et bien mis entourant un septième assis au centre et qui lisait un journal qu'il tenait bien droit face à l'objectif pour qu'on puisse en lire le titre : "L'Exploité".

Grand-père, cet homme silencieux, discret, dépressif qui, lorsque j'étais petite, aidait ma mère et ma grand-mère, en faisant le ménage, promenant le chien et l'enfant (moi), en dressant la table... grand-père qui avait perdu la mémoire doucement et la vie silencieusement... Grand-père avait été un militant socialiste actif et fier de l'être, un rebelle et un acteur social.  Maman l'avait suivi lontemps dans cette voie. Et puis j'étais venue et j'avais choisi la sociologie en mai 68 .Un peu par hasard, avais-je pensé. Pour comprendre comment s'installait la domination, avais-je expliqué. Parce qu'il y avait en moi le désir de comprendre pourquoi des hommes en oppriment d'autres... Un peu par hasard, avais-je pensé. Sans savoir qu'un jour je retrouverais la piste de grand-père dans une enveloppe poussiéreuse qui gisait au fond d'un carton perdu dans le grenier.