100_1963

Nous venons d'arriver à Daglan dans le Périgord où se niche notre deuxième maison, celle de l'écriture et des découvertes.Pierre a réservé une table pour déjeuner dans le village voisin, dans ce petit restaurant aux mets savoureux. A l'arrivée, un "vide grenier" nous surprend avec ses échoppes qui occupent les rives de la route centrale et en débordent, rendant la circulation difficile. Je choisis de tourner dans la première ruelle à gauche pour me débarasser de la voiture un peu plus loin, en bordure des champs. 

Après le repas, nous prenons le temps de parcourir du regard les tables emplies de vieux objets, avant de rejoindre la voiture. Faire demi-tour me paraît périlleux tant la ruelle est étroite et encombrée. Je choisis dès lors de partir droit devant vers... on ne sait où. Un panneau indicateur nous renseigne bientôt, nous roulons vers Besse, ce village qui possède une église du XIè siècle dont un ami nous a vanté la beauté. Tant de fois, nous avons évoqué le désir d'aller la voir sans jamais prendre la décision. Il a suffi d'un vide-grenier pour nous y conduire cette fois. La route serpente, de plus en plus étroite au milieu des grands paysages jusqu'à ce qu'enfin s'offre le village. Magnifique, sobre, élégant. Ses bâtisses aux formes traditionnelles entourent le portail roman de l'église Saint Martin avec ses trois voussures sculptées. Nous entrons par les portes largement ouvertes, saisis par la force du lieu. Les jeux de lumière irradient la pierre blonde. Je pense aux églises fermées, aux portes verrouillées dans nos villlages d'Ardennes par crainte des vols et des déprédations. Qui songerait ici à voler l'âme de ses lieux ? Rien ne s'y offre à la convoitise sinon l'histoire inscrite dans l'usure de la pierre, tout se donne au regard du passant. Le souffle s'amplifie, la respiration se ralentit. La fatigue et la tension de la longue route s'effacent et renaît l'envie... de s'emplir de l'instante !

En redescendant vers le village, une boîte à livres suspendue sur la façade d'une bâtisse attire mon regard. Je m'approche, curieuse et méfiante. Je sais combien les livres ainsi offerts aux lecteurs de passage sont souvent de peu d'intérêt. Il y a là une vingtaine de volumes, peut-être davantage... Je m'attarde à lire les titres et m'étonne : chacun de ces livres marque la présence d'un auteur, d'une époque, d'un courant littéraire. Mon intérêt est piqué au vif. Je sors un à un quelques volumes et en parcours les couvertures. Il y a "Le premier cercle " de Soljenitsyne, trop dur pour une période que je veux sereiner. Un "Jalna" de Mazo de la Roche, à découvrir mais il me faudrait lire la série. Et puis celui-là, "Ainsi soit-il ou les jeux sont faits", le dernier écrit de Gide. Je ne connaissais pas ce titre là, publié en 1952 peu avant sa mort. J'avais 3 ans. Je me souviens combien, adolescente, "Les nourritures terrestres" m'ont nourrie. Pourquoi ne pas faire un bout de chemin, quelques dizaines d'années plus tard, avec le Gide vieillissant ? Au-dessus de la boîte, je lis que chacun peut déposer dans la tirelire métallique la somme qu'il souhaite en échange du livre emporté. Je dépose une pièce de 2 euros. C'est peu mais je n'ai guère plus. Je me promets par ailleurs d'accorder à ce livre toute l'attention qu'il mérite pour être venu à moi sur ce chemin de traverse.

Je ne résiste pas à restituer quelques lignes de cette lecture qui occupe mes soirées et me donne à penser: " Rien ne sert de récriminer et de songer à tout ce qu'on aurait pu faire. S'il m'arrive de me fâcher, c'est contre moi-même, et c'est la raison qui me fait dire aux jeunes et leur répéter de se dire sans cesse et de se persuader que le plus souvent: il ne tient qu'à eux. Il ne tenait qu'à moi de voyager en Chine; qu'à moi de ne point retourner constamment aux même endroits, de m'envelopper de paysages et de circosntances qui n'avient plus rien à m'apprendre, par paresse, par veulerie..."     Finalement le vieux bonhomme n'avait pas tellement vieilli... Il ne tenait qu'à moi de le découvrir !