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A. Trekker

En cette période de traversée, pour la première fois je suis revenue du voyage de l'été sans détresse, à peine un soupçon de mélancolie. Le passage d'une année à la suivante se fait lui aussi sans échappée lointaine ni inquiétude. En ce temps d'entrée dans l'âge officiel de la retraite, j'accepte de devenir le dernier chaînon de l'arbre de la mémoire familiale. Sur ces vagues de flottement qui auraient pu se transformer en vagues à l'âme, je vais bien.

Une porte s'est fermée, une autre s'est ouverte. Un retour vers la part de moi qui fut négligée dans l'enfance, revivifiée grâce à mes enfants et que je redécouvre à présent avec mes petits-enfants. Si vieillir, c'est retourner en enfance, cela m'est jouissance.

A pas de loup, chercher à capturer les désirs qui furent miens et qui, au fil du temps, se sont décolorés sans disparaître. Les retrouver dans une  poursuite immobile est source de sensualité. Voilà à quoi j'ai passé mon temps ces dernières semaines... à partir, avec mon filet à papillons, en quête de ces petits plaisirs volants si délicats à capturer dans leur simplicité.

Et j'en ai attrapés. Tout d'abord, celui de prendre le train tôt le matin, dans l'obscurité. M'installer dans le wagon chauffé et regarder très lentement se lever l'aube, un livre sur les genoux que je parcours avec une extrême lenteur pour le déguster. Déballer à mi-trajet un carré de chocolat glissé dans mon sac pour la pause récréation. Arriver près de deux heures plus tard à Bruxelles et retrouver les visages et les textes des participantes de ce cycle "Histoires de femmes. De la transmission à l'invention de soi". Me laisser pénétrer par l'imaginaire mais aussi par la capacité étonnante de ces femmes d'âges divers de se saisir de la vie et de ses plaisirs, de traverser les failles pour installer des passerelles entre ce qui fut et ce qui sera. Découvrir à quel point partager les histoires au féminin pluriel m'est un délice nourricier. Me créer une transmission dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. A partir de ces guerrières séductrices et jouissives qui ont l'âge de ma fille. Me ravir de leur liberté qui sait les saveurs du plaisir d'exister. Puis m'ébahir de l'audace de mes pareilles et  mes aînées qui parlent d'amour et de recettes de cuisine avec la même volupté. 

Puis retrouver l'agilité de mes mains. Et à travers elles, tous les sens négligés. Attraper chaque jour une idée à poser sur l'agenda des activités. Acheter et poser sur la porte-fenêtre arrière du salon, le lin brodé de rideaux venus d'Inde qui transforment notre terrasse en scène de théâtre. Reprendre dans le rayonnage de la cuisine les vieux livres de recettes hérités de ma mère pour tenter et réussir la préparation de gaufres à conserver...qui seront dévorées dans les heures qui suivent. Et respirer l'odeur... du sucre vanillé qui réchauffe l'intérieur.

Décider de remonter la rue Jacquet à Rochefort malgré le temps froid et venteux pour tenter de trouver dans la boutique  "Bergère de France" les deux boules de laine qui doivent me permettre de tricoter un coussin. Reparcourir au retour très lentement, page à page, le mensuel "Tricot N°24" acheté dans le Relay de la gare du Luxembourg à Bruxelles, avant de reprendre le train. Lécher des yeux les modèles et me promettre de retrouver le coulis de la laine entre les doigts.    

Et puis encore, m'accorder une ou deux heures d'absence à l'ordinateur pour colorier un de ces dessins choisi dans "l'atelier-kit de coloriages sans stress" que je me suis offert lors d'un passage à Louvain-La Neuve. Décider de me laisser aller à des couleurs vives et des traits amples sans craindre de dépasser. Chercher les harmonies et les gestes justes. Me revoir à la table de la salle à manger, petite fille, coloriant un dessin avec application à côté de grand-père qui fait de même. Entendre maman qui rouspète et reproche à grand-père de remplir ces petits et minces livres qu'elle achète pour moi. L'argent est compté pour les plaisirs du jour et il importe de ne pas les gaspiller. Mais le plaisir n'est pas gaspillage, juste nécessité pour ce vieil homme en exil de lui-même. Le convier à me rejoindre.

Et puis... tout à coup me revient l'image de la petite fille aux papillons avec laquelle j'ai commencé  l'écriture de ce voyage entre Ardennes et  Périgord. La boucle ainsi se boucle. C'est bien à la recherche des plaisirs de l'enfance que je suis partie, au fil des jours et des pages à travers ces voyages, ces maisons, ces rencontres. Comme une petite Poucette... ramassant les petits bouts de pain semés sur le chemin ...