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Longtemps, la fête de Toussaint fut pour moi un moment difficile à traverser. Le jour de mon anniversaire se cognait à celui de la fête des morts.Comment accepter de fêter ma naissance alors que les disparus de mon arbre généalogique étaient nombreux a être partis de manière précoce et violente. "On" avait tenté de gommer leurs traces, ce qui n'avait fait qu'accroître leur ombre et voiler tout regard vers le passé. 

Cette année, le soleil brillait de tous ses feux et dorait les arbres. L'Ardenne était resplendissante et notre jardin encore fleuri de roses roses et rouges. Deux de nos petits-fils étaient venus nous rejoindre pour la semaine de vacances scolaires. Je me sentais d'humeur plus douce que d'habitude en ces temps incertains. J'avais fleuri la tombe de mes parents à Bruxelles et me sentais en paix avec leur mémoire.

Durant la semaine, Pierre et moi sommes partis dans une petite ville proche avec les deux garçons. Pierre avait un rendez-vous médical. Pendant ce temps, je me proposais d'emmener les garçons (9 et 7 ans) à la plaine de jeux. En déambulant vers celle-ci, nous avons croisé les grilles ouvertes du vieux cimetière. Mes petits compagnons se sont exclamés : "Oh ! Si on allait plutôt voir le cimetière..." Comme j' hésitais à accepter, ils ont insisté : "On préfère vraiment se promener dans le cimetière plutôt qu' à la plaine de jeux !" Je les ai suivis. Il y avait des fleurs, des vieilles pierres et d'anciennes grilles autour de celles-ci. On a lu ensemble les noms et les dates, calculé les âges, parlé des guerres ( il y avait surtout les traces de celle de 14-18), constaté aussi qu'il y avait des personnes qui avaient vécu jusque 100 ans et même 103 ans. Cela les a étonnés, ils croyaient qu'avant tout le monde mourait beaucoup plus jeune.

En repartant, on a parlé de "nos" morts, enfin... de quelques-uns ! On a reconstitué, de mémoire, une partie de l'arbre généalogique en remontant les générations jusqu'aux arrière-grands-parents... Stupéfaits, ils ont subitement réalisé qu'il avaient au-dessus d'eux bien plus d'aïeuls qu'ils ne le pensaient. J'ai vu pétiller leurs regards à l'idée d'avoir huit arrière-grands-parents, puis seize arrière-arrière, puis... et puis encore.. "jusqu'au moins un million d'hommes et de femmes", s'est exclamé l'aîné. Il y avait aussi les familles par alliance, ai-je ajouté...  En retrouvant Pierre, nous avons partagé ce plaisir revivifié de faire partie de cette très grande famille humaine. 

 

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