Daglan mai 2015 212

Photo: A. Trekker

 

L'homme qui a mis au monde mes enfants vient de s'envoler à quatre-vingt ans. Il a franchi le col des nuages comme disent les asiatiques. 

Nous nous étions revus il y a peu de temps lorsqu'il avait décidé d'arrêter l'exercice de la médecine.

Ensemble, paisiblement, nous avions reparcouru le chemin partagé.

Celui de l'émergence de la vie en mon ventre mais aussi de mes premiers livres qui évoquaient l'émerveillement de ces instants. "Naître ensemble", "Grandir ensemble", "Femmes de la terre", il les avait lus, aimés et les évoquait avec chaleur.

Ce fil transparent et puissant des naissances de chair et d'encre nous liait à travers les temps de passages.

Ensemble et séparés, nous avions accueilli la vie et frôlé la mort.

A la fin de la rencontre, il avait glissé  mon dossier dans une enveloppe et me l'avait confiée. J'avais senti toute l'importance du geste de la transmission.

On s'était embrassé comme de vieux compagnons de randonnée qui savent qu'ils ne se reverront plus. Il m'avait demandé de lui faire signe lorsque je publierais un nouveau livre. Je le lui avais promis.

Il m'avait reconduite jusqu'au seuil de son appartement dans lequel il avait aménagé un cabinet de consultation pour "ses" dernières patientes fidèles.

J'étais partie, marchant à pas lents sur le boulevard Saint Michel jusqu'à la station de métro Montgomery.

Le sourire de ma mère avait surgi. C'est elle qui me l'avait recommandé après qu'il l'ait sauvée d'une opération inutile. Cette femme d'apparence fragile et craintive m'avait toujours indiqué les routes et les guides à suivre dans le sens des énergies de vie. 

Arrivée à la gare, j'avais attendu le train sur le quai désert à cette heure. La plénitude de cette dernière visite s'était peu à peu mêlée de tristesse. Saudade, comme le chante Cesaria Evora.

Installée à la fenêtre dans le wagon confortable, j'avais fait silence, mon livre tapi dans le sac posé sur la banquette, tandis que les collines et forêts défilaient sur la vitre comme un film qu'on rembobine.

Une heure quarante de tête à tête avec la traversée en marche arrière d'une histoire, la mienne. J'avais fermé les yeux pour ancrer les gestes et les mots, leur simplicité malgré la gravité de l'au-revoir.

Sur le quai, à l'arrivée, quelques coulées de sel sur mes joues ont séché sous le souffle du vent montant de fin de jour. 

Une semaine plus tard, je lui ai envoyé mon livre  "Sarah sur un fil d'encre". Sur la première page, une dédicace le remerciait pour sa présence précieuse tout au long de ces années.

Il m'a répondu par une courte lettre : "Chère Madame ou plutôt chère amie puisque nous ne sommes plus dans une relation médicale..."

Le temps s'est étalé imperturbable avec deux cycles des saisons jusque ce matin où j'ai lu dans les annonces de nécrologie du journal "Le Soir" son nom, celui que je retrouvais au fil des ans inscrit en lettres gravées sur la plaque dorée à côté de la porte de sa maison.

La cérémonie religieuse a eu lieu ce samedi 23 avril à Bruxelles. Je n'y étais pas présente, je n'appartenais ni à la famille, ni aux intimes.

Je l'ai installé, seule, dans l'autel des ancêtres de ma mémoire. Un autre médecin y figure déjà qui s'appelait René.