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"Sarah sur un fil d'encre", Annemarie Trekker, L'Harmattan, 2012

C'est arrivé! Sarah est née sur un fil d'encre et a été présentée à l'assemblée des femmes et des hommes qui portent dans la tête des mots, sur leurs branches des phrases et dans leur coeur un berceau de livres. Sarah a posé ses feuilles dans leur arbre et s'y est balancée au gré du vent d'automne. 

Cela s'est passé chez nous, en Ardenne, dans la grange aménagée de notre vieille ferme dont les traces de vie restent prégnantes.

Ils et elles sont venus des quatre coins du pays, des anciens et des nouveaux, des hommes et des femmes, des jeunes et moins jeunes, des auteurs et des lecteurs, tous bienvenus pour célébrer la naissance humble d'une vie de papier.   

Avec elles et eux, j'ai partagé les moments vibrants de la naissance, celle de l'enfant encore enrobé d'encre à la sortie du ventre qui l'a porté. Voici ce qui s'est raconté :" Je crie. Je respire. Une fille ! Elisa remercie le docteur. Une fille, son désir est exaucé. Pas de chair à canon mais une parole. Une fille qui lui parlera, qui la parlera. Quel bonheur ! Dans le couloir, tout s'anime. Une infirmière surgit : "C'est une petite fille. La mère et l'enfant se portent à merveille !" Florian respire. Marie, grand-mère, sourit. Comment vont-il l'appeler. Elisa a choisit Sarah. Le calendrier affiche la date du 1er novembre 1949 et j'ai zéro an. Installée dans un petit lit à barreaux, à côté du grand lit de maman, je dors, pleure et tête goulument.  Sur la photo, mon visage apparaît joufflu, la peau brune, les cheveux noirs et les yeux bridés. Les infirmières demande à Elisa si son mari est étranger. Non, il est d'ici, elle aussi, seule la petite a l'air de venir d'ailleurs."

Le temp passe sans qu'on ne le voie se défiler. Moi je trace des petits mots qui inscrivent l'enfant dans la généalogie des lectrices et des lecteurs, pour qu'il soit un peu le leur. Comme les mères et grands-mère d'antan traçaient un signe de croix sur le front du nouveau-né. Et je le leur confie, confiante dans la douceur de leur regard.

Puis ils sont partis, un à un, ou deux à deux, rarement trois à trois... vers les chemins du retour. Et nous sommes restés seuls, Pierre et moi, le sourire aux lèvres. Nous savons qu'il faut tout un village pour élever un enfant et le village était venu le prendre par la main. Nous restions seuls et c'était bien. Les enfants sont faits pour partir.

Ce n'est qu'à la nuit tombée que j'ai pensé que nous étions le 13 octobre, juste neuf mois, le temps d'une grossesse, après la mort de mon père, le 13 janvier passé. Je me suis dit que c'était un signe de renouveau, comme si la vie déjà cherchait à repousser là où la mort était passée.