mars 2014 019

photo:J.P. Vander Straeten

Lire un livre. Lire ce livre. Le relire puisque j'ai promis de le présenter. Y cheminer comme dans un paysage familier puisque je connais l'auteure. Me souvenir des moments partagés, des bourgeons de cette écriture-là. Premier récit autobiographique d'une romancière déjà affirmée. Passage de  la frontière entre fiction et écriture de soi. Audace. Emotion différente, intensité car rencontre avec la femme derrière les mots.

Me laisser saisir par la fulgurance de ce récit: "A la source de mes mots, le fleuve Congo". Premier livre paru dans la nouvelle collection "Encres de vie" de la nouvelle édition "L'Harmattan Belgique". Que de "premières" à l'origine de cette maison de papier. Vous souffler dans l'oreille le nom de l'auteure : Agathe Gosse.

Faire silence et laisser doucement remonter l'émotion des phrases qui m'ont touchée bien plus que je ne le prévoyais. Dans une étrange proximité, partage d'un voyage au bout du monde. Au coeur de nos origines, moi qui n'ai jamais posé les pieds sur les rives du fleuve Congo, sinon par l'entremise d'un amour de jeunesse. Grisante et puissante, la lecture de ces phrases que je vais repêcher dans le cours de ce fleuve de mots pour m'y couler et m'y bercer comme s'il s'agissait d'une chanson douce que me chantait ma maman.  

Mettre mes pas dans l'empreinte de la rupture lorsqu'il a fallu quitter ce pays de l'enfance avec ses senteurs, ses couleurs, ses sons, ses touchers. Entendre la petite qui refuse de trahir. Quitter le Congo et le paradis pour la Belgique et ses réalités. Partir pour ne jamais revenir. Car le temps qui passe ne retourne jamais sur ses pas. A sept ans, la petite fille quitte la maison au bord du fleuve. Agathe écrit: "J'ai voulu arrêter le temps. J'ai refusé de quitter  cette maison, le Congo. Pays des oiseaux et des passions. Je n'ai rien voulu apprendre d'autre avant longtemps. Et ce que j'avais perdu sans mots pour le dire, je l'ai oublié. L'enfance est terrible, violente, opiniâtre. D'une fidélité à tout épreuve, en dépit de toute raison. Je suis entrée en résistance."

Ces phrases viennent me saisir et m'emmènent là où je ne pensais pas vouloir aller. J'aperçois une petite fille de sept ans sur le quai de la gare à Menton, cette petite ville à l'accent qui chante, au bord de "la Grande Bleue". Seule au milieu des adultes qui ne voient pas son visage qui se noie. Les premières vacances au pays du soleil sont finies. On rentre à la maison. La mère dit : on reviendra l'année prochaine. Pour la petite, c'est la fin du paradis. Le corps en liberté dans l'eau tiède et salée, les pieds qui s'enfoncent dans le sable chaud, la peau qui se dore sous la caresse du soleil. La vie, l'amour, le plaisir d'exister.

Et puis comme Agathe, comme tant d'écrivains, de cette blessure d'enfance elle fera jaillir plus tard une écriture qui l'amènera à grandir et avancer sur ce chemin vers le bout du monde qui n'est jamais qu'un bout de soi. Celui de la transformation. Oser être, prendre des décisions, relever des défis, trouver sa voie, n'avoir plus peur "ni des gens, ni des chemins à prendre". Se laisser envahir d'amour. Grandir et exister.

C'est la grâce d'un livre de promener son lecteur, sa lectrice vers un de ces bouts de soi-même. Et cette grâce-là n'est pas prête de s'effacer, même lorsque la dernière page est tournée.