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photo: A Trekker

Le beau serait-il un luxe réservé à quelques-uns? Cette question m'interpelle. Nous venons de repeindre les murs de la salle de séjour de notre vieille ferme, d'en changer et déplacer quelques meubles. Déjà s'installe une nouvelle harmonie et le regard s'en réjouit. J'en sors élargie et rajeunie non pas en âge mais en âme. Plus légère, plus fluide, plus ouverte, plus amoureuse... de ce temps de vivre en beauté. Je crois avoir saisi depuis l'enfance que l'importance que l'on accorde aux gestes et aux choses de l'existence était proportionnelle au bonheur qu'ils et elles nous offraient en retour.

En voyage, je peux passer de longs moments à épier les détails de ces vieilles demeures souvent cachées derrière de hauts murs mais dont les portes cochères entrouvertes laissent apercevoir les rides du temps et la délicate dentelle des intérieurs. Il faut beaucoup de tendresse, de temps et de désir pour préserver le caractère raffiné des maisons, la qualité des lingeries et textiles, la présence subtile des meubles, des vaisselles, des livres précieux... beaucoup de respect pour espérer transmettre ces oeuvres fragiles aux générations qui suivent. Beaucoup d'audace aussi pour les rénover, les épurer, les rhabiller et leur offrir une nouvelle fraîcheur sans nier leurs origines.

Je me souviens d'avoir éprouvé, jeune femme et mère, une tristesse inconsolable d'avoir à accomplir vite et parfois mal les gestes de la vie, en un temps où il me fallait conjuguer trop de tâches en si peu de temps. Il m'arrive aujourd'hui encore d'entreprendre une course contre la montre. J'en sors non seulement fatiguée mais désolée. La vie mérite bien plus d'égards. Si la beauté est un luxe, c'est bien celui de prendre son temps pour accomplir l'oeuvre de beauté et de durée que crée le désir, que ce soit dans les gestes les plus humbles ou la créativité la plus élaborée. Là sans doute se cache la pérennité de l'humain dans ce qu'il possède de meilleur.  

 

 

 

 

 

 

oyenne